Pas le droit de fumer
Impossible d'être seule
J'étouffe !!!
Rester des heures à regarder le soleil.
Rester là
Seule,
Immobile,
Perdue dans un rêve impossible,
Les yeux brouillés et l'âme obscure.
21/04/71
Tous ces gens qui s'amusent à griffer mon c½ur,
À le déchirer avec leurs dents.
Ces garçons qui m'appellent « salope »
Pour un simple baiser,
Une connerie d'un soir que je voudrais oublier
Oublier à jamais, pour toujours
Et ne jamais recommencer
Rester seule à jamais.
Discrète comme disait Fanny.
Tout à l'heure un corbeau a volé vers le soleil
Et a disparu dans sa lumière aveuglante.
Ces garçons du C.E.T. m'ont bannie.
Ils me piétinent sans cesse le c½ur.
22/04/71
J'ai renoncé depuis longtemps à voir comme les autres,
Sans ces affreuses lunettes qui me rendent si laide.
Laide comme une araignée qu'on tente d'écraser.
Il y a longtemps que je le sais.
Les songes ne sont pas toujours mensonges
Quand il s'agit de pleurs et de malheurs.
27/05/71
La foule s'est dispersée.
Les hirondelles au vol gracieux
Ont repris leur domaine.
08/06/71
Une petite fille, sur le chemin de l'école, allait chaque jour rejoindre son amie.
Cette amie, la seule et véritable qu'elle ait jamais eue dans sa vie, était un cheval... et plus précisément une pouliche de deux ans qui s'appelait Ora.
Ce lien mystérieux qui liait les deux amies se renforçait chaque jour davantage. Jamais on ne vit pareil attachement d'un être humain pour une bête.
L'hiver, cependant, ainsi que les vacances les séparaient souvent. Et la petite fille, de nouveau seule, soupirait en contemplant le pré vide et pourtant si beau sous la neige et le gel. Après ces longs mois interminables revenaient avec les beaux jours les joyeuses retrouvailles des deux amies.
Cette belle amitié avait deux ans. Avait-elle trop duré ? Un matin du mois de mai, la petite fille trouva le pré vide et apprit par la fille du fermier que la pouliche avait été vendue au boucher de la ville voisine.
Nul ne peut imaginer combien fut profonde la douleur qui pénétra alors dans le c½ur de l'enfant. La petite pleura longtemps son amie perdue.
Beaucoup de temps a passé depuis cette histoire. On dit que le temps efface tout. Pourtant cette enfant, qui maintenant a grandi, n'a pas oublié cette aventure qui lui a révélé la cruauté des hommes.
Le pré est désormais vide. Il n'y a plus de chevaux depuis ce temps là. Et la petite fille n'a toujours pas compris ce qui poussait les hommes à être si cruels.
Maintenant elle connaît les guerres et les injustices des hommes. Elle sait aussi les méfaits de l'argent qui est souvent mal utilisé et qui avilit l'homme. Elle sait que les progrès constants, que l'homme appelle « modernisme », sont nuisibles à la nature et par conséquent à l'homme lui-même.
Cette enfant, devant la décadence progressive de la terre, a souvent pensé à aller rejoindre son amie Ora.
Mais elle sait, hélas, qu'elle n'aura jamais le courage. Ce n'est pas la peur de mourir qui l'empêche d'accomplir ce geste, mais la peur de laisser seuls ses parents que malgré tout elle aime et qui, eux, l'aiment aussi. Elle a peur de faire souffrir ceux qui resteront.
Certains pensent que le suicide est un acte de lâcheté. Mais ceux-là ont-ils pensé au courage qu'il faut aux bannis de la terre pour mettre fin à leurs jours et trouver peut-être enfin la paix ? Paix tant désirée !
Elle se souvient que lorsque seule elle vivait dans son petit village, sans autres amis que les bêtes et la nature, elle croyait fermement en Dieu. Et alors, dans ses prières d'enfant, elle trouvait une grande joie, la paix et le repos.
Mais la société pourrie des hommes lui a fait perdre tout espoir. Avec l'espoir s'est envolée sa foi. Depuis lors, la paix elle aussi a quitté son âme bafouée. Et son c½ur meurtri n'espère plus rien d'autre que la mort. Elle seule peut désormais lui rendre la paix perdue à jamais. Elle seule, désormais, peut la délivrer des cauchemars de la vie.
***
Cette petite église de mon village que nous aimions tant et où nous aimions souvent aller lorsqu'elle était déserte !... Lorsqu'il n'y avait personne, Michèle jouait de l'orgue et moi je l'écoutais, tout en errant dans les allées et regardant la statue de Jésus et celle de Marie.
J'aimais monter tout en haut du clocher auquel on accédait par d'étroites échelles se succédant à travers des planchers pourris. J'aimais cette folle angoisse qui m'étreignait lorsque, prise de vertige, je regardais en bas le chemin parcouru. Mais jamais je n'osais m'y aventurer sans ma s½ur.
En haut du clocher se trouvait la grosse caisse de l'horloge dans laquelle retentissait avec violence le tic-tac assourdissant. Tout autour de la caisse était un espace limité, encombré de câbles qui aboutissaient à cette horloge, et où nous ne pouvions circuler que difficilement pour admirer le paysage à travers les quatre fenêtres opposées.
Mais depuis ces épisodes de mon enfance insouciante, bien des choses ont changé. Les messes du Dimanche étaient dites en Latin et me paraissaient ainsi à la fois simples et grandioses. C'est pourquoi j'aimais tant y assister. Mais elles sont maintenant dites en Français et les chants eux-mêmes ne sont plus aussi beaux qu'autrefois.
Michèle ne joue plus de l'orgue et ma foi a disparu avec le temps. Je ne monte plus dans le clocher car la porte est désormais fermée. Fermée comme l'est mon âme, mon âme perdue dans la pourriture du monde moderne.
D'ailleurs, le son des cloches lui-même a perdu de la valeur et n'a plus d'emprise sur mon c½ur. La sonnerie est désormais électrique. C'est pourtant toujours la même chose mais quelque chose a changé.
28/06/71
Je me souviendrai toujours, durant toute ma vie, de ce jour-là.
Jour maudit parmi tant d'autres et qui ne m'a montré que la cruauté des hommes. « Cruauté » est devenu pour moi un faible mot dépourvu de tout sens.
Pendant plus d'un mois, Michèle et moi avions supplié Papa de monter une corde à l'arbre pour que nous puissions faire du « grimper ». Il s'était enfin décidé et était monté sur l'échelle double. Mais il profita de cela pour saccager tous les nids se trouvant dans l'arbre. Maman et lui massacrèrent tous les jeunes oiseaux et les ½ufs qui se trouvaient dans les nids. Il y avait même un tout jeune moineau qui, assurément, allait bientôt s'envoler. Michèle l'avait pris du nid et me l'avait donné. C'était une petite boule de plumes ébouriffées, toute chaude, avec deux yeux confiants qui imploraient. Maman m'ordonna alors de le donner à Miss, notre chienne, sous peine d'avoir une gifle. Après avoir longtemps hésité et avoir supplié en vain de laisser à l'oiseau la vie sauve, je le donnai finalement à Miss qui s'empressa de le tuer. Ce fut horrible. Ce fut comme si je le tuais moi-même. Je m'enfuis, le c½ur déchiré, et versai toutes les larmes de mon corps.
***
Je me souviens aussi de ce jour où mes parents, ayant trouvé des loirs endormis qui hibernaient dans les poches d'un vieil habit, les jetèrent ainsi dans la chaudière.
Et cet autre soir où une chauve-souris, s'étant par mégarde introduite dans ma chambre, faillit périr à coups de bâton qu'essayait de lui asséner en vain ma mère. La pauvre bête, affolée, après avoir fait Dieu sait combien de fois le tour de ma chambre, finit par sortir par la fenêtre, à ma grande joie et mon plus grand soulagement.
01/07/71
Si j'avais des millions, j'achèterais un cheval et puis une petite propriété, comme chez « Barbier » où il y a une petite étable. Je réparerais le toit, boucherais les trous. J'achèterais des ballots de paille pour la litière, du foin et de l'avoine, et j'irais me promener avec lui tous les jours. Il serait mon grand ami et j'irais en vacances partout avec lui. Et quand j'aurai l'habitude de le monter, je monterai à cru.
Mais quand il sera vieux, je ne l'abandonnerai pas comme beaucoup le font avec les chiens, les chats ou autres animaux. Il restera toujours avec moi et je lui laisserai passer une vieillesse heureuse.
Mais ceci n'est qu'un rêve. Un grand rêve, un beau rêve, mais un rêve quand même. Et je serai peut-être vieille quand il pourra enfin se réaliser, et ça n'aura plus alors guère d'intérêt.
***
Certains, en me voyant, m'ont appelée « la taupe ».
Beaucoup ont ri de moi.
Pourquoi se foutent-ils de moi ? Je n'ai pas demandé à être myope !
Pourquoi cette infirmité ? Je n'ai pas demandé à naître !
Le monde de la nuit éternelle n'est pas encore pour moi. Mais c'est le monde du brouillard éternel. Brouillard qui s'épaissit de plus en plus et qui, paraît-il, ne se stabilisera qu'à l'âge de 20 ans. Mais je resterai myope, plongée à jamais dans ce brouillard perpétuel, devenu une véritable purée de pois. Et j'aurai passé mes plus belles années avec cette infirmité. Infirmité matérialisée par des lunettes qui m'enlaidissent à un tel point qu'on s'est toujours moqué de moi.
Certains disent que j'ai des complexes. Mais comment ne pas être complexée ?
17/07/71
Le soir de mes 17 ans, quand les verres furent remplis de champagne, je vis mon père pleurer en silence. Mes parents me firent clairement comprendre qu'ils n'avaient plus que moi. Ils me dirent que Michèle était perdue pour eux, désormais.
Et c'est cela qui me fait peur. Perdue ! Je découvris alors pour la première fois de ma vie combien est grand ce mot et que de désespoir et d'amertume il contient à lui seul. Et combien il peut être cruel.
Mais même si nous continuons à être heureux ainsi ensemble, mes parents et moi, je sais que malgré tout, il y aura toujours l'ombre de Michèle dans la famille. Nous ne serons plus jamais entièrement heureux. J'ai l'impression de prendre une place défendue, sacrée... la place de Michèle dans le c½ur de mes parents. Je sais que pour eux je suis comme une bouée de sauvetage, la seule chose qui les retienne encore à la vie de ce monde. Je devine combien est grande leur souffrance. C'est pour eux une moitié de leur vie qui aura été inutile, perdue, gâchée. Mais je sais que leur peine aurait été bien plus profonde s'ils n'avaient eu pour fille que Michèle. Je sais que je les rends heureux en faisant le travail quotidien à la maison, en les aidant.
Et c'est cela qui me lie encore à cette vie qui serait dépourvue de tout sens s'il n'y avait ce lien d'amour, ce lien de sang entre mes parents et moi.
Rien ne sera plus jamais comme avant.
J'ai peur de l'avenir.
J'ai peur de ce métier que j'ai choisi, que je ferai peut-être mais que je n'aime pas.
J'ai peur de mes idées noires et de ce que j'écris.
J'ai peur de cette solitude qui souvent m'étreint et ne me laisse alors aucun répit.
Car mes souvenirs aussitôt rejaillissent du fond de ma mémoire, se bousculent dans ma tête pour défiler devant mes yeux.
J'ai peur de cette solitude qui m'étouffe.
Solitude que j'aimais tant autrefois.
J'ai peur de ces longues nuits qui me font écrire sans arrêt.
Toutes ces choses que j'écris, toutes ces idées qui me viennent d'un seul coup font des n½uds dans ma tête et m'empêchent de dormir, de trouver le repos.
Ce sont toutes ces idées qui ont rendu folle ma s½ur Michèle.
« Je pense trop », disait-elle.
Pourquoi faut-il que cela m'arrive aussi ?
Nuit ! Arrête-toi !
Que vienne le jour pour que s'arrêtent ces idées folles qui m'empêchent de dormir et font courir ma main sans arrêt sur la feuille !
Idées, pensées, arrêtez votre cours !
Je ne veux pas devenir folle !
03/08/71
Le noyer, dans la cour, s'est abattu pendant l'orage, cassé par le vent.
Jour de larmes.
Grand ami de mon enfance qui a connu toutes mes peines et mes joies.
Mais ce n'est pas sa mort qui me causa le plus de peine.
Quand je vis tous ces nids d'oiseaux, je sentis mon c½ur rempli de douleur. Et tandis que mon père, aidé d'un ami et de Grand-père, coupait déjà les plus grosses branches, moi, fébrilement, j'arrachais les nids de l'arbre condamné. Certains renfermaient des ½ufs mais beaucoup abritaient de jeunes oiseaux encore incapables de voler. Certains, même, venaient à peine de naître. Je décidai alors Michèle à tuer tous ces oiseaux proprement, afin qu'ils ne meurent pas au bout de plusieurs heures dans d'affreuses souffrances, de faim et de froid.
C'est alors que Papa, voyant Michèle porter les oiseaux achevés dans le jardin et sachant mon amour pour les bêtes, croyant sans doute que j'essayais de les sauver, se mit à « gueuler », à cracher des monstruosités. Grand-père, lui, menaça de prendre sa carabine et de tirer sur tous les oiseaux qu'il verrait. Maman, naturellement, ajouta elle aussi son venin. Tous se moquaient de moi. La dernière phrase de Papa, à l'adresse de Michèle, que je pus entendre fut celle-ci : « Elle leur dit sûrement une prière aussi ! ».
Et ce fut ce simple mot, « prière », qui me fit perdre mon sang-froid. Ce fut comme une morsure au c½ur. Ivre de haine et de douleur, ne pouvant plus me contenir, j'éclatai en sanglots et montai dans ma chambre. Là, je restai pendant près de deux heures à pleurer toutes les larmes de mon corps. Je voyais encore tous ces oiseaux au fond de leurs nids, tous ces oiseaux achevés par Michèle.
Hélas ! À 8 heures du soir, je trouvai, parmi quelques oiseaux morts qui jonchaient encore le sol, un jeune moineau qui vivait encore. Depuis deux heures il était resté là, dehors, à terre. Il était tout froid mais il vivait encore et souffrait visiblement. Horrifiée, la mort dans l'âme, je demandai une dernière fois à Michèle de l'achever.
Plus loin, j'en vis un autre qui, lui, était mort écrasé. On avait marché sur lui comme sur un vulgaire insecte.
La seule joie de cet après-midi fut d'avoir sauvé la vie d'un jeune moineau qui, aussitôt que je l'eus sorti du nid, s'envola à tire d'aile. Lui, au moins, ne connaîtra pas encore les affres de la mort. La seconde joie de cette journée, si l'on peut appeler ainsi cet acte, fut d'avoir empêché tous ces êtres de souffrir pendant des heures avant de connaître enfin le repos éternel.
Août 1971 – Castellane
C'était un chien perdu qui nous avait suivis, espérant trouver amour et protection.
Un chien blanc au poil frisé qui cherchait un maître, mais avant tout un ami.
Hélas ! Pauvre chien perdu ! Ton flair t'avait trompé.
Tu croyais trouver en nous des amis prêts à te comprendre, à t'adopter.
Tu nous avais pourtant déjà adoptés, toi. Mais mes parents t'ont rejeté.
Ils t'ont tout d'abord appelé. Tu es venu avec confiance, plein d'espoir.
Mes parents t'ont emmené avec eux dans leur voiture et sont partis en rase campagne.
Là, ils t'ont obligé à descendre et sont repartis aussitôt, en trombe, comme des lâches.
Tu t'étais pourtant déjà attaché à nous, tu nous avais suivis pendant longtemps.
Je t'ai vu nous suivre encore longtemps, courir désespérément derrière la voiture, puis, épuisé, vaincu, ne comprenant pas encore ce qui s'était passé.
Depuis ce jour-là, je maudis mes parents, j'ai perdu toute confiance en eux.
J'ai perdu ce jour-là un ami et toi, tu as perdu, peut-être, la confiance dans les hommes.
Où es-tu maintenant ?
Erres-tu toujours à la recherche d'un ami ?
As-tu trouvé un maître, ou bien es-tu mort ?
A moins que tu sois en train d'attendre derrière les barreaux d'un « refuge » pour bêtes perdues.
18/08/71
Dernier jour de vacances à Castellane dans le camp Notre-Dame.
Je fais mes adieux à la rivière.
L'autre matin, un petit chat était venu à notre tente demander à manger. Je lui avais donné du pain trempé dans l'eau. Ce soir, il est encore là.
Que le destin est curieux et.... cruel ! Amitié naissante entre ce chat et moi. Et demain je m'en vais. Peut-être aura-t-il de la peine en ne me voyant plus... demain. Il s'est couché à mes pieds pendant que j'écris. Pauvre petit chat ! Tu vas t'ennuyer en ne trouvant plus ton amie demain. Tu n'aurais pas dû te lier d'amitié avec moi. Surtout ce soir ! Un sage a dit : « Il ne faut jamais s'attacher à quoi que ce soit »
28/08/71
Je n'ai que l'amour des chiens,
L'amour des bêtes,
Et puis l'amour secret et l'ennui.
J'ai froid au c½ur.
J'ai comme un grand vide dans le c½ur qui me donne la chair de poule.
John a écrit à Michèle. Comme elle doit être heureuse !
Elle attendait cette lettre depuis une semaine.
Et moi, sans amour et sans haine,
J'ai froid, j'ai peur.
REGRETS
Regrets de Castellane, là-bas dans le Sud.
En écoutant le disque des Pink Floyd ou celui d'Aqualung,
Je les revois tous rassemblés, le soir dans la salle de séjour,
Au camp Notre-Dame, écoutant des disques Pop.
John, Brian, David, Roger, Jérémie,
Christian le philosophe, Alain, Georges,
Et surtout... Philippe.
Encore un grand amour secret enfoui dans le c½ur solitaire d'une petite fille timide.
Je revois Castellane avec sa place où il y eut bal ce mardi soir,
Et où Michèle eut une crise de nerfs.
Je revois Philippe avec ses longs cheveux flottant sur les épaules.
02/09/71
Michèle part cet après-midi vers 14 heures.
Elle retourne à Sceaux.
Je vais rester seule,
Comme avant,
Sans amis.
***
Je voudrais un ami.
Pas un « petit ami » !
Rien qu'un ami.
Seulement un ami.
Solitude, tu m'es chère, tu le sais.
Alors pourquoi me fais-tu mal maintenant ?
Tu étais pourtant ma seule amie depuis la mort d'Ora,
Ce cheval que j'aimais tant,
Cette douce compagne qui n'était pas à moi
Et qui est morte dans un abattoir.
14/09/71
J'en ai marre d'être « con » (encore un complexe).
Quand on est mort on n'est plus rien
Donc on n'est plus « con ».
20/09/71
J'ai vu ce matin les hirondelles se rassembler sur les fils télégraphiques, dans la brume froide de l'automne naissant.
Elles aussi vont repartir vers d'autres horizons moins austères que le Nord.
Elles repartent vers les grands espaces ensoleillés en emportant avec elles un morceau de mon c½ur, une partie de mon âme.
Elles me font penser à mon enfance déjà si loin, au temps où le vent, le soleil, les nuages et les arbres étaient mes seuls compagnons.
Temps révolus où je contemplais tous les soirs le coucher du soleil.
Ô merveilleux couchant toujours renouvelé où se mêlaient l'or et le sang !
Que de joies tu m'as données !
24/09/71
Je n'aurais jamais dû quitter mon « patelin ».
Mon pauvre « patelin » perdu.
Je ne suis pas faite pour la vie des villes.
30/09/71
Je crois que ce matin, c'est le brouillard qui m'inspira.
Debout devant cette vitre où se reflétait mon image, dans la clarté froide et blanche, Opaque, brouillée comme l'est mon image.
À force de regarder les « fourmis » de la ville passer dans la cour, je ne regardais plus.
Je ne voyais plus que cette image qui se reflétait devant mes yeux.
J'ai pensé que ce pouvait être mon fantôme.
Fantôme aussi imprécis que les êtres qui s'enfonçaient dans le brouillard.
En transes devant ce fantôme qui était moi.
À force de regarder, je ne regardais plus.
Je ne voyais plus que cette image floue
Qui semblait être mon esprit,
Mon âme,
Mon fantôme.
Je ne peux pas écrire.
Je ne peux plus écrire,
À cause des grandes personnes,
À cause de la réalité.
Froide réalité de la vie.
Froide et cruelle
Qui ôte peu à peu
L'espoir de tous mes rêves.
« La pensée est une grande chose, sais-tu ? », disait Christian.
Christian, le grand philosophe !
Un garçon qui aurait pu être mon ami, car il me ressemblait tant.
Une ombre des vacances à Castellane.
C'est si loin, maintenant.
Mais sa pensée est pourtant restée si proche,
Et encore plus vraie qu'avant.
La pensée est une grande chose, c'est vrai.
Mais elle isole profondément
En rapprochant l'être pensant des âmes, des ombres,
De la nuit dans laquelle tant de choses oubliées
Se révèlent dans l'esprit en repos.
05/10/71
Dégoûtée, écoeurée de...
De quoi ? De la vie, sûrement !
Mais surtout des hommes et de la cruauté qui émane d'eux,
Même lorsqu'ils sont bons ou font semblant d'être bons.
***
Carrière foutue : vie foutue.
C'est peut-être aussi pour cela.
Je ne suis qu'une feuille tourmentée par le vent des mauvaises paroles.
Mais voilà l'automne qui va m'emporter dans son vent d'octobre.
Que je suis heureuse !
Je ne serai plus tourmentée par les souffles mauvais et les morsures du « vent humain ».
Un vent plus fort, mais beaucoup plus doux, va m'emporter très loin d'ici,
Vers la paix longtemps recherchée.
Mais ceci n'est qu'un rêve,
Un beau rêve, mais un rêve quand même
Qui ne fait que me bercer d'illusions (ô combien perdues !)
Et qu'empirer les choses.
15/10/71
Je me sentis soudain comme entourée d'étrangers.
Une vague de peur me submergea toute entière.
Des visages que j'avais connus auparavant, que je connaissais pourtant encore, mais qui n'étaient plus les mêmes.
J'étais comme sur une autre planète, une planète où les gens, sournoisement, frappent dans le dos.
Ma solitude me colla à la peau, cette solitude qui est toujours en moi.
Mais à ce moment, il me sembla qu'il n'y avait plus qu'elle qui existait.
Elle était si présente en moi, dans cette foule d'étrangers, qu'elle me glaça le c½ur et me paralysa toute entière pour ne laisser courir en moi que mille pensées diverses.
Car c'est cette solitude, à la fois tant recherchée et tant redoutée, qui m'a fait écrire de longues heures, autrefois, et en particulier dans les longues nuits où, en vain, j'essayais de trouver le sommeil pour me débarrasser de ces mêmes idées.
Je n'y suis, hélas (ou peut-être heureusement, car avec quoi vivrais-je, sinon !), jamais parvenue.
Toujours ces idées folles ont suivi leur cours infernal, m'enfermant toujours davantage dans mes rêves d'enfant.
21/10/71
Pourquoi suis-je en train de pleurer ?
Que signifient ces larmes inutiles ?
Je ne pleure pas seulement sur ma solitude.
Si ce n'était que ça ! Non.
C'est surtout à cause des autres, de leur cruauté, de leur implacable mépris.
Bien sûr, je pourrais dire, comme je l'ai dit tant de fois :
« Les autres, je m'en fiche ! »
Mais on ne se fiche jamais entièrement des autres.
***
Ils font tous semblant.
Ils ont peur de la vérité car ils ont peur de la souffrance.
Ils ne regardent jamais la vérité en face.
Ce sont des lâches.
Ils ne veulent pas la connaître car ils ont peur de la mort.
01/11/71
Les deux fleurs étoilées des montagnes du sud, pour mourir, se sont refermées.
Amis, ne riez pas !
Les simples d'esprit, comme vous les nommez, ont souvent dans le c½ur de belles choses qu'aucun de vous ne peut voir ni d'ailleurs ne pourrait comprendre.
Car vous êtes trop réalistes pour cela.
Vous avez été peu à peu conditionnés à la vie « civilisée », la vie mécanique.
Vous n'êtes plus que des automates, semblables à ces machines que vous avez construites, incapables de sentiment profond.
Les « pauvres » d'esprit sont plus riches que le plus riche d'entre vous.
11/11/71
Je voudrais tout recommencer
Recommencer mon enfance
Jours insouciants et bienheureux !
14/11/71
Rêves de sang
Sang d'hommes, de femmes et de bêtes
Pourquoi tout ce sang dans mes rêves ?
Le papillon, pour mourir, replie ses ailes
La fleur se referme en joignant ses pétales
Comme dans une prière
Et l'homme ferme les yeux.
***
Un soleil implacable a brûlé mes yeux et m'a plongée dans l'obscurité.
Mais cette lumière aveuglante, toujours présente et partout, me fait mal.
***
Pour aimer les hommes, il faut d'abord s'aimer soi-même.
Si cela est vrai, je ne m'aime pas. Alors, comment puis-je aimer les autres !
Je ne m'aime pas :
Je n'aime que mes pensées, mon ombre, le fantôme ou l'âme qui est en moi.
Et c'est là toute la différence.
La nuit est née en moi depuis longtemps déjà.
Nuit constellée d'étoiles
Nuit calme et paisible où l'âme repose
Nuit parfois tourmentée par les tourbillons
Et tempêtes du vent déchaîné
Vent qui hurle de colère ou gémit de douleur
Parmi les ombres fantasques
Dans la douce lueur de la lune.
14/12/71
Une cour triste et grise, une vaste cour plane,
Où mon âme, ou ce qui en reste,
Erre, erre sans but, sans fin,
Sans trouver de paix, de repos,
Ne serait-ce qu'un asile.
Mais nul n'est sensible au malheur d'autrui.
Nul ne voit.
Il n'y a plus de vent et les oiseaux sont morts.
Ils jonchent la terre,
La recouvrent d'un tapis sanglant
Mêlé de larmes amères.
Non contents de m'humilier,
Ils m'ont frappée et ont ri derrière moi.
Les gens se meuvent comme des bêtes qu'on parque.
Monde inextricable,
Inexplicable,
Plus que les lianes enchevêtrées,
Comme les langues de feu qui se tordent sans cesse
Et jamais ne sont semblables.
Tout est prison.
Là-bas, dans le lointain,
Derrière le rideau de brouillard,
Peut-être....
Non ! Le monde est partout pareil !
Les belles choses ne sont que dans l'imagination.
Rêves, pensées !
Est-il possible que vous existiez encore !
Ô fidèles amis ! Ne me laissez pas seule !
J'ai peur.
31/12/71
Ne vous occupez pas de moi.
Je ne mérite même pas vos regards,
Fussent-ils de mépris ou de haine.
Je suis comme une vieille qui se lamente sur son passé.
Mais la vieille pleure son passé mort,
Tandis que moi je pleure également l'avenir.
J'erre sans but, désemparée,
Et mon âme tourmentée par mille pensées
Cherche une lumière de vérité, une lueur d'espoir,
Dans les nuits sans lune.
On ne m'a pas tendu la main.
Les portes sont restées fermées.
Les gens ont ri de moi et m'ont jeté des pierres.
Le vent s'est fait plus fort et le froid plus cruel.
Les oiseaux se sont tus.
Les fleurs dans les jardins sont mortes doucement.
Les roses de Noël aux grands pétales blancs,
Derniers vestiges de la vie végétale,
Se sont couvertes de givre,
Devenant plus belles encore.
Je n'ai pas trouvé ce que je cherchais.
Mais sais-je moi-même ce que je cherche ?
La vérité ! L'amour ! L'amitié !
Je crois que c'est surtout la paix, et l'espoir.
Mais en quoi espérer puisque tout n'est que mensonge ?
Mon âme n'est plus occupée maintenant
Que de rêves, souvenirs et pensées folles,
Et mon c½ur rempli d'incertitude,
De désarroi et de solitude.


