ECLATS D'AME

ECLATS D'AME
Ces écrits auraient dû, en toute logique, s'intituler « Evolution » puisqu'ils commencent à l'âge approximatif de 15 ans et se continuent encore à ce jour. Mais il n'y a pas de véritable évolution, mis à part dans la manière d'écrire, car ce n'est en grande partie qu'un recueil d'idées noires.

Le titre aurait donc pu être « Idées noires » mais pourquoi pas aussi « Angoisses ». Seulement voilà : il y a quand même parfois quelques trous de lumière, quelques sursauts d'espoir, alors va pour « Etats d'âme » ou plutôt « Eclats d'âme » pour les cris de révolte.

Quand on m'a demandé si je voulais rassembler ces pages de carnets pour en faire un livre, je me suis dit : « Pourquoi pas ! » A vrai dire j'y avais pensé déjà depuis quelques années. Je me disais que ça pourrait peut-être aider quelques personnes, en particulier les adolescents, leur montrer que leurs « vieux » ne sont peut-être pas si différents d'eux. En fait les adultes ne sont jamais que des adolescents qui ont réussi à dissimuler leurs états d'âme.
Mais il parait que je suis un cas à part : on me reproche d'être restée une gamine. Ca ne fait rien, je prends ça pour un compliment !

# Posté le mardi 19 décembre 2006 08:37

1969 - 1970

1969 - 1970

Comme toi, Michèle, je ris pour ne pas pleurer.
Je deviens folle. Je ne sais plus.
Je voudrais écrire toujours, ne jamais m'arrêter.
Je ne veux plus les voir. Je les hais.
Mort, ô mon amie, viens à moi !
Je t'implore.
Que tes ailes m'emportent loin d'ici.
Je voudrais dormir comme Michèle l'a voulu elle-même.
J'ai envie de pleurer, d'être seule.
Ô Paix de la nuit !
Que je me confonde avec l'ombre de tes ailes immenses.

Je déconne – conne – conne
Car c'est si bon de déconner
Quand on n'a rien pour vous sauver
Et pas d'amis.

L'amour est mort
Plus de passion
La mort est là
Avec ses ailes de vautour
Elle plane sur nos têtes
Comme un oiseau de proie
Elle attend
Et tourne inlassablement
Avec ses ailes noires.
Déjà la nuit vient
L'ombre couvre la plaine
De son manteau de deuil
De son linceul de mort.

J'étais au bord du gouffre
C'était comme un vide immense
Et soudain
Qui fait glisser vers la tombe
Lentement
Doucement
Inexorablement
Sans espoir de retour.

Ô Nuit, mon amie,
Mon espérance unique
Pourquoi ne viens-tu pas ?
Ô mort, mon amie,
Ne me fais pas attendre plus longtemps.
Emmène-moi !
Emporte-moi !
Pourquoi m'as-tu pris Ora
Et Tomy
Et Dolly
Et puis Diane
Black, Mark, et les autres ?
Pourquoi toujours les mêmes
Qui souffrent, qui pleurent,
Qui meurent ?
Pourquoi ne les punis-tu pas,
Ceux-là qui ont tué !


Je n'ai plus de larmes pour pleurer
C'est maintenant mon c½ur seul
Qui pleure mon amie de toujours.

Ora, pourquoi t'ont-ils tuée
Mon unique amie
Toi seule, tu m'aimais
Et tu me comprenais
Nous aurions pu rester ensemble toujours
Mais eux les hommes
Jaloux de notre amour et de notre bonheur
Ils t'ont tuée, toi sans défense
Lâchement
Et moi en vain j'ai attendu
Que tu reviennes un jour.

Ora tu n'étais qu'un cheval
Mais on s'aimait nous deux
Tu étais belle comme un rêve
Aussi brève aussi
A duré notre idylle.

Je n'avais qu'une amie
Et la mort me l'a prise
Ce n'était qu'un cheval
Mais il était tout pour moi ;

Un chien couleur de cendre
Non ce n'est pas un rêve
Un grand chien aux yeux vides
Dans le brouillard qui flotte.

Je ne crois plus.
Je ne crois plus en rien, même plus à l'amour.
Je n'espère plus rien d'autre que la mort.

Amour interdit – Amour défendu.

Les morts ne pensent plus
Les morts ne parlent plus
Ils ne crient plus
Et ne souffrent plus
Mais même pour mourir
Il faut payer.

Pour celui qui se flingue
La vie n'est plus qu'un grand trou noir
Et la mort le bonheur et la paix.

# Posté le mardi 19 décembre 2006 09:05

Modifié le mardi 19 décembre 2006 15:16

1970

1970
27/06/69 – Décès de ma grand-mère maternelle.

23/03/70

Dans l'ombre, garçons et filles s'embrassaient.
Moi seule et « con » je restais,
Tapie dans le noir,
Comme un chien léchant ses plaies.
Le c½ur meurtri, solitaire, je restais.

Michèle, j'ai peur de devenir folle comme toi.
Voilà que je me mets à écrire des « conneries » comme toi.
Des mots sans suite
Des mots cruels et pourtant si vrais.

Sans amour et peut-être sans haine
Dans le coin le plus noir je restais,
De peur de montrer ma laideur,
Comme l'araignée répudiée,
Bannie,
Qui ne connaît que son trou noir et sale,
La haine et la peur des autres.
Comme une araignée on me regarde,
Comme une bête on rit de moi.
Comme à un chien perdu,
Perdu de corps et d'âme,
On me jette des mots durs,
Durs comme des pierres,
En guise de cailloux.

19/04/70

Hier il n'y avait personne et je m'ennuyais.
Aujourd'hui c'est encore pire :
Il y a foule et je suis seule au milieu d'elle,
Encore plus seule qu'auparavant.
Je sombre peu à peu dans la folie.
Mais je crois que le pire n'est pas de devenir fou,
C'est de se rendre compte que l'on devient fou.

23/04/70

Je suis condamnée à vivre.

18/05/70

Je suis un c½ur solitaire perdu dans les ténèbres.
Je suis une âme perdue peut-être à jamais.
Une âme perdue dans la foule.
Les étoiles s'éteignent une à une,
Les ténèbres recouvrent le monde
Et la mort plane sous forme de société pourrie.

# Posté le mardi 19 décembre 2006 09:13

Modifié le mardi 19 décembre 2006 15:22

1971

1971
01/04/71

Pas le droit de fumer
Impossible d'être seule
J'étouffe !!!

Rester des heures à regarder le soleil.
Rester là
Seule,
Immobile,
Perdue dans un rêve impossible,
Les yeux brouillés et l'âme obscure.

21/04/71
Tous ces gens qui s'amusent à griffer mon c½ur,
À le déchirer avec leurs dents.
Ces garçons qui m'appellent « salope »
Pour un simple baiser,
Une connerie d'un soir que je voudrais oublier
Oublier à jamais, pour toujours
Et ne jamais recommencer
Rester seule à jamais.
Discrète comme disait Fanny.
Tout à l'heure un corbeau a volé vers le soleil
Et a disparu dans sa lumière aveuglante.
Ces garçons du C.E.T. m'ont bannie.
Ils me piétinent sans cesse le c½ur.

22/04/71

J'ai renoncé depuis longtemps à voir comme les autres,
Sans ces affreuses lunettes qui me rendent si laide.
Laide comme une araignée qu'on tente d'écraser.
Il y a longtemps que je le sais.
Les songes ne sont pas toujours mensonges
Quand il s'agit de pleurs et de malheurs.

27/05/71

La foule s'est dispersée.
Les hirondelles au vol gracieux
Ont repris leur domaine.

08/06/71

Une petite fille, sur le chemin de l'école, allait chaque jour rejoindre son amie.
Cette amie, la seule et véritable qu'elle ait jamais eue dans sa vie, était un cheval... et plus précisément une pouliche de deux ans qui s'appelait Ora.
Ce lien mystérieux qui liait les deux amies se renforçait chaque jour davantage. Jamais on ne vit pareil attachement d'un être humain pour une bête.
L'hiver, cependant, ainsi que les vacances les séparaient souvent. Et la petite fille, de nouveau seule, soupirait en contemplant le pré vide et pourtant si beau sous la neige et le gel. Après ces longs mois interminables revenaient avec les beaux jours les joyeuses retrouvailles des deux amies.
Cette belle amitié avait deux ans. Avait-elle trop duré ? Un matin du mois de mai, la petite fille trouva le pré vide et apprit par la fille du fermier que la pouliche avait été vendue au boucher de la ville voisine.
Nul ne peut imaginer combien fut profonde la douleur qui pénétra alors dans le c½ur de l'enfant. La petite pleura longtemps son amie perdue.

Beaucoup de temps a passé depuis cette histoire. On dit que le temps efface tout. Pourtant cette enfant, qui maintenant a grandi, n'a pas oublié cette aventure qui lui a révélé la cruauté des hommes.
Le pré est désormais vide. Il n'y a plus de chevaux depuis ce temps là. Et la petite fille n'a toujours pas compris ce qui poussait les hommes à être si cruels.
Maintenant elle connaît les guerres et les injustices des hommes. Elle sait aussi les méfaits de l'argent qui est souvent mal utilisé et qui avilit l'homme. Elle sait que les progrès constants, que l'homme appelle « modernisme », sont nuisibles à la nature et par conséquent à l'homme lui-même.
Cette enfant, devant la décadence progressive de la terre, a souvent pensé à aller rejoindre son amie Ora.
Mais elle sait, hélas, qu'elle n'aura jamais le courage. Ce n'est pas la peur de mourir qui l'empêche d'accomplir ce geste, mais la peur de laisser seuls ses parents que malgré tout elle aime et qui, eux, l'aiment aussi. Elle a peur de faire souffrir ceux qui resteront.
Certains pensent que le suicide est un acte de lâcheté. Mais ceux-là ont-ils pensé au courage qu'il faut aux bannis de la terre pour mettre fin à leurs jours et trouver peut-être enfin la paix ? Paix tant désirée !

Elle se souvient que lorsque seule elle vivait dans son petit village, sans autres amis que les bêtes et la nature, elle croyait fermement en Dieu. Et alors, dans ses prières d'enfant, elle trouvait une grande joie, la paix et le repos.
Mais la société pourrie des hommes lui a fait perdre tout espoir. Avec l'espoir s'est envolée sa foi. Depuis lors, la paix elle aussi a quitté son âme bafouée. Et son c½ur meurtri n'espère plus rien d'autre que la mort. Elle seule peut désormais lui rendre la paix perdue à jamais. Elle seule, désormais, peut la délivrer des cauchemars de la vie.

***



Cette petite église de mon village que nous aimions tant et où nous aimions souvent aller lorsqu'elle était déserte !... Lorsqu'il n'y avait personne, Michèle jouait de l'orgue et moi je l'écoutais, tout en errant dans les allées et regardant la statue de Jésus et celle de Marie.
J'aimais monter tout en haut du clocher auquel on accédait par d'étroites échelles se succédant à travers des planchers pourris. J'aimais cette folle angoisse qui m'étreignait lorsque, prise de vertige, je regardais en bas le chemin parcouru. Mais jamais je n'osais m'y aventurer sans ma s½ur.
En haut du clocher se trouvait la grosse caisse de l'horloge dans laquelle retentissait avec violence le tic-tac assourdissant. Tout autour de la caisse était un espace limité, encombré de câbles qui aboutissaient à cette horloge, et où nous ne pouvions circuler que difficilement pour admirer le paysage à travers les quatre fenêtres opposées.

Mais depuis ces épisodes de mon enfance insouciante, bien des choses ont changé. Les messes du Dimanche étaient dites en Latin et me paraissaient ainsi à la fois simples et grandioses. C'est pourquoi j'aimais tant y assister. Mais elles sont maintenant dites en Français et les chants eux-mêmes ne sont plus aussi beaux qu'autrefois.
Michèle ne joue plus de l'orgue et ma foi a disparu avec le temps. Je ne monte plus dans le clocher car la porte est désormais fermée. Fermée comme l'est mon âme, mon âme perdue dans la pourriture du monde moderne.
D'ailleurs, le son des cloches lui-même a perdu de la valeur et n'a plus d'emprise sur mon c½ur. La sonnerie est désormais électrique. C'est pourtant toujours la même chose mais quelque chose a changé.

28/06/71

Je me souviendrai toujours, durant toute ma vie, de ce jour-là.
Jour maudit parmi tant d'autres et qui ne m'a montré que la cruauté des hommes. « Cruauté » est devenu pour moi un faible mot dépourvu de tout sens.
Pendant plus d'un mois, Michèle et moi avions supplié Papa de monter une corde à l'arbre pour que nous puissions faire du « grimper ». Il s'était enfin décidé et était monté sur l'échelle double. Mais il profita de cela pour saccager tous les nids se trouvant dans l'arbre. Maman et lui massacrèrent tous les jeunes oiseaux et les ½ufs qui se trouvaient dans les nids. Il y avait même un tout jeune moineau qui, assurément, allait bientôt s'envoler. Michèle l'avait pris du nid et me l'avait donné. C'était une petite boule de plumes ébouriffées, toute chaude, avec deux yeux confiants qui imploraient. Maman m'ordonna alors de le donner à Miss, notre chienne, sous peine d'avoir une gifle. Après avoir longtemps hésité et avoir supplié en vain de laisser à l'oiseau la vie sauve, je le donnai finalement à Miss qui s'empressa de le tuer. Ce fut horrible. Ce fut comme si je le tuais moi-même. Je m'enfuis, le c½ur déchiré, et versai toutes les larmes de mon corps.

***


Je me souviens aussi de ce jour où mes parents, ayant trouvé des loirs endormis qui hibernaient dans les poches d'un vieil habit, les jetèrent ainsi dans la chaudière.

Et cet autre soir où une chauve-souris, s'étant par mégarde introduite dans ma chambre, faillit périr à coups de bâton qu'essayait de lui asséner en vain ma mère. La pauvre bête, affolée, après avoir fait Dieu sait combien de fois le tour de ma chambre, finit par sortir par la fenêtre, à ma grande joie et mon plus grand soulagement.

01/07/71

Si j'avais des millions, j'achèterais un cheval et puis une petite propriété, comme chez « Barbier » où il y a une petite étable. Je réparerais le toit, boucherais les trous. J'achèterais des ballots de paille pour la litière, du foin et de l'avoine, et j'irais me promener avec lui tous les jours. Il serait mon grand ami et j'irais en vacances partout avec lui. Et quand j'aurai l'habitude de le monter, je monterai à cru.
Mais quand il sera vieux, je ne l'abandonnerai pas comme beaucoup le font avec les chiens, les chats ou autres animaux. Il restera toujours avec moi et je lui laisserai passer une vieillesse heureuse.
Mais ceci n'est qu'un rêve. Un grand rêve, un beau rêve, mais un rêve quand même. Et je serai peut-être vieille quand il pourra enfin se réaliser, et ça n'aura plus alors guère d'intérêt.

***


Certains, en me voyant, m'ont appelée « la taupe ».
Beaucoup ont ri de moi.
Pourquoi se foutent-ils de moi ? Je n'ai pas demandé à être myope !
Pourquoi cette infirmité ? Je n'ai pas demandé à naître !
Le monde de la nuit éternelle n'est pas encore pour moi. Mais c'est le monde du brouillard éternel. Brouillard qui s'épaissit de plus en plus et qui, paraît-il, ne se stabilisera qu'à l'âge de 20 ans. Mais je resterai myope, plongée à jamais dans ce brouillard perpétuel, devenu une véritable purée de pois. Et j'aurai passé mes plus belles années avec cette infirmité. Infirmité matérialisée par des lunettes qui m'enlaidissent à un tel point qu'on s'est toujours moqué de moi.
Certains disent que j'ai des complexes. Mais comment ne pas être complexée ?

17/07/71

Le soir de mes 17 ans, quand les verres furent remplis de champagne, je vis mon père pleurer en silence. Mes parents me firent clairement comprendre qu'ils n'avaient plus que moi. Ils me dirent que Michèle était perdue pour eux, désormais.
Et c'est cela qui me fait peur. Perdue ! Je découvris alors pour la première fois de ma vie combien est grand ce mot et que de désespoir et d'amertume il contient à lui seul. Et combien il peut être cruel.
Mais même si nous continuons à être heureux ainsi ensemble, mes parents et moi, je sais que malgré tout, il y aura toujours l'ombre de Michèle dans la famille. Nous ne serons plus jamais entièrement heureux. J'ai l'impression de prendre une place défendue, sacrée... la place de Michèle dans le c½ur de mes parents. Je sais que pour eux je suis comme une bouée de sauvetage, la seule chose qui les retienne encore à la vie de ce monde. Je devine combien est grande leur souffrance. C'est pour eux une moitié de leur vie qui aura été inutile, perdue, gâchée. Mais je sais que leur peine aurait été bien plus profonde s'ils n'avaient eu pour fille que Michèle. Je sais que je les rends heureux en faisant le travail quotidien à la maison, en les aidant.
Et c'est cela qui me lie encore à cette vie qui serait dépourvue de tout sens s'il n'y avait ce lien d'amour, ce lien de sang entre mes parents et moi.

***


Rien ne sera plus jamais comme avant.
J'ai peur de l'avenir.
J'ai peur de ce métier que j'ai choisi, que je ferai peut-être mais que je n'aime pas.
J'ai peur de mes idées noires et de ce que j'écris.
J'ai peur de cette solitude qui souvent m'étreint et ne me laisse alors aucun répit.
Car mes souvenirs aussitôt rejaillissent du fond de ma mémoire, se bousculent dans ma tête pour défiler devant mes yeux.
J'ai peur de cette solitude qui m'étouffe.
Solitude que j'aimais tant autrefois.
J'ai peur de ces longues nuits qui me font écrire sans arrêt.
Toutes ces choses que j'écris, toutes ces idées qui me viennent d'un seul coup font des n½uds dans ma tête et m'empêchent de dormir, de trouver le repos.
Ce sont toutes ces idées qui ont rendu folle ma s½ur Michèle.
« Je pense trop », disait-elle.
Pourquoi faut-il que cela m'arrive aussi ?
Nuit ! Arrête-toi !
Que vienne le jour pour que s'arrêtent ces idées folles qui m'empêchent de dormir et font courir ma main sans arrêt sur la feuille !
Idées, pensées, arrêtez votre cours !
Je ne veux pas devenir folle !

03/08/71

Le noyer, dans la cour, s'est abattu pendant l'orage, cassé par le vent.
Jour de larmes.
Grand ami de mon enfance qui a connu toutes mes peines et mes joies.
Mais ce n'est pas sa mort qui me causa le plus de peine.
Quand je vis tous ces nids d'oiseaux, je sentis mon c½ur rempli de douleur. Et tandis que mon père, aidé d'un ami et de Grand-père, coupait déjà les plus grosses branches, moi, fébrilement, j'arrachais les nids de l'arbre condamné. Certains renfermaient des ½ufs mais beaucoup abritaient de jeunes oiseaux encore incapables de voler. Certains, même, venaient à peine de naître. Je décidai alors Michèle à tuer tous ces oiseaux proprement, afin qu'ils ne meurent pas au bout de plusieurs heures dans d'affreuses souffrances, de faim et de froid.
C'est alors que Papa, voyant Michèle porter les oiseaux achevés dans le jardin et sachant mon amour pour les bêtes, croyant sans doute que j'essayais de les sauver, se mit à « gueuler », à cracher des monstruosités. Grand-père, lui, menaça de prendre sa carabine et de tirer sur tous les oiseaux qu'il verrait. Maman, naturellement, ajouta elle aussi son venin. Tous se moquaient de moi. La dernière phrase de Papa, à l'adresse de Michèle, que je pus entendre fut celle-ci : « Elle leur dit sûrement une prière aussi ! ».
Et ce fut ce simple mot, « prière », qui me fit perdre mon sang-froid. Ce fut comme une morsure au c½ur. Ivre de haine et de douleur, ne pouvant plus me contenir, j'éclatai en sanglots et montai dans ma chambre. Là, je restai pendant près de deux heures à pleurer toutes les larmes de mon corps. Je voyais encore tous ces oiseaux au fond de leurs nids, tous ces oiseaux achevés par Michèle.
Hélas ! À 8 heures du soir, je trouvai, parmi quelques oiseaux morts qui jonchaient encore le sol, un jeune moineau qui vivait encore. Depuis deux heures il était resté là, dehors, à terre. Il était tout froid mais il vivait encore et souffrait visiblement. Horrifiée, la mort dans l'âme, je demandai une dernière fois à Michèle de l'achever.
Plus loin, j'en vis un autre qui, lui, était mort écrasé. On avait marché sur lui comme sur un vulgaire insecte.
La seule joie de cet après-midi fut d'avoir sauvé la vie d'un jeune moineau qui, aussitôt que je l'eus sorti du nid, s'envola à tire d'aile. Lui, au moins, ne connaîtra pas encore les affres de la mort. La seconde joie de cette journée, si l'on peut appeler ainsi cet acte, fut d'avoir empêché tous ces êtres de souffrir pendant des heures avant de connaître enfin le repos éternel.

Août 1971 – Castellane

C'était un chien perdu qui nous avait suivis, espérant trouver amour et protection.
Un chien blanc au poil frisé qui cherchait un maître, mais avant tout un ami.
Hélas ! Pauvre chien perdu ! Ton flair t'avait trompé.
Tu croyais trouver en nous des amis prêts à te comprendre, à t'adopter.
Tu nous avais pourtant déjà adoptés, toi. Mais mes parents t'ont rejeté.
Ils t'ont tout d'abord appelé. Tu es venu avec confiance, plein d'espoir.
Mes parents t'ont emmené avec eux dans leur voiture et sont partis en rase campagne.
Là, ils t'ont obligé à descendre et sont repartis aussitôt, en trombe, comme des lâches.
Tu t'étais pourtant déjà attaché à nous, tu nous avais suivis pendant longtemps.
Je t'ai vu nous suivre encore longtemps, courir désespérément derrière la voiture, puis, épuisé, vaincu, ne comprenant pas encore ce qui s'était passé.
Depuis ce jour-là, je maudis mes parents, j'ai perdu toute confiance en eux.
J'ai perdu ce jour-là un ami et toi, tu as perdu, peut-être, la confiance dans les hommes.
Où es-tu maintenant ?
Erres-tu toujours à la recherche d'un ami ?
As-tu trouvé un maître, ou bien es-tu mort ?
A moins que tu sois en train d'attendre derrière les barreaux d'un « refuge » pour bêtes perdues.

18/08/71

Dernier jour de vacances à Castellane dans le camp Notre-Dame.
Je fais mes adieux à la rivière.
L'autre matin, un petit chat était venu à notre tente demander à manger. Je lui avais donné du pain trempé dans l'eau. Ce soir, il est encore là.
Que le destin est curieux et.... cruel ! Amitié naissante entre ce chat et moi. Et demain je m'en vais. Peut-être aura-t-il de la peine en ne me voyant plus... demain. Il s'est couché à mes pieds pendant que j'écris. Pauvre petit chat ! Tu vas t'ennuyer en ne trouvant plus ton amie demain. Tu n'aurais pas dû te lier d'amitié avec moi. Surtout ce soir ! Un sage a dit : « Il ne faut jamais s'attacher à quoi que ce soit »

28/08/71

Je n'ai que l'amour des chiens,
L'amour des bêtes,
Et puis l'amour secret et l'ennui.
J'ai froid au c½ur.
J'ai comme un grand vide dans le c½ur qui me donne la chair de poule.
John a écrit à Michèle. Comme elle doit être heureuse !
Elle attendait cette lettre depuis une semaine.
Et moi, sans amour et sans haine,
J'ai froid, j'ai peur.

REGRETS

Regrets de Castellane, là-bas dans le Sud.
En écoutant le disque des Pink Floyd ou celui d'Aqualung,
Je les revois tous rassemblés, le soir dans la salle de séjour,
Au camp Notre-Dame, écoutant des disques Pop.
John, Brian, David, Roger, Jérémie,
Christian le philosophe, Alain, Georges,
Et surtout... Philippe.
Encore un grand amour secret enfoui dans le c½ur solitaire d'une petite fille timide.
Je revois Castellane avec sa place où il y eut bal ce mardi soir,
Et où Michèle eut une crise de nerfs.
Je revois Philippe avec ses longs cheveux flottant sur les épaules.

02/09/71

Michèle part cet après-midi vers 14 heures.
Elle retourne à Sceaux.
Je vais rester seule,
Comme avant,
Sans amis.

***


Je voudrais un ami.
Pas un « petit ami » !
Rien qu'un ami.
Seulement un ami.
Solitude, tu m'es chère, tu le sais.
Alors pourquoi me fais-tu mal maintenant ?
Tu étais pourtant ma seule amie depuis la mort d'Ora,
Ce cheval que j'aimais tant,
Cette douce compagne qui n'était pas à moi
Et qui est morte dans un abattoir.

14/09/71

J'en ai marre d'être « con » (encore un complexe).
Quand on est mort on n'est plus rien
Donc on n'est plus « con ».

20/09/71

J'ai vu ce matin les hirondelles se rassembler sur les fils télégraphiques, dans la brume froide de l'automne naissant.
Elles aussi vont repartir vers d'autres horizons moins austères que le Nord.
Elles repartent vers les grands espaces ensoleillés en emportant avec elles un morceau de mon c½ur, une partie de mon âme.
Elles me font penser à mon enfance déjà si loin, au temps où le vent, le soleil, les nuages et les arbres étaient mes seuls compagnons.
Temps révolus où je contemplais tous les soirs le coucher du soleil.
Ô merveilleux couchant toujours renouvelé où se mêlaient l'or et le sang !
Que de joies tu m'as données !

24/09/71

Je n'aurais jamais dû quitter mon « patelin ».
Mon pauvre « patelin » perdu.
Je ne suis pas faite pour la vie des villes.

30/09/71

Je crois que ce matin, c'est le brouillard qui m'inspira.
Debout devant cette vitre où se reflétait mon image, dans la clarté froide et blanche, Opaque, brouillée comme l'est mon image.
À force de regarder les « fourmis » de la ville passer dans la cour, je ne regardais plus.
Je ne voyais plus que cette image qui se reflétait devant mes yeux.
J'ai pensé que ce pouvait être mon fantôme.
Fantôme aussi imprécis que les êtres qui s'enfonçaient dans le brouillard.
En transes devant ce fantôme qui était moi.
À force de regarder, je ne regardais plus.
Je ne voyais plus que cette image floue
Qui semblait être mon esprit,
Mon âme,
Mon fantôme.

***


Je ne peux pas écrire.
Je ne peux plus écrire,
À cause des grandes personnes,
À cause de la réalité.
Froide réalité de la vie.
Froide et cruelle
Qui ôte peu à peu
L'espoir de tous mes rêves.

***


« La pensée est une grande chose, sais-tu ? », disait Christian.
Christian, le grand philosophe !
Un garçon qui aurait pu être mon ami, car il me ressemblait tant.
Une ombre des vacances à Castellane.
C'est si loin, maintenant.
Mais sa pensée est pourtant restée si proche,
Et encore plus vraie qu'avant.
La pensée est une grande chose, c'est vrai.
Mais elle isole profondément
En rapprochant l'être pensant des âmes, des ombres,
De la nuit dans laquelle tant de choses oubliées
Se révèlent dans l'esprit en repos.

05/10/71

Dégoûtée, écoeurée de...
De quoi ? De la vie, sûrement !
Mais surtout des hommes et de la cruauté qui émane d'eux,
Même lorsqu'ils sont bons ou font semblant d'être bons.

***


Carrière foutue : vie foutue.
C'est peut-être aussi pour cela.

***


Je ne suis qu'une feuille tourmentée par le vent des mauvaises paroles.
Mais voilà l'automne qui va m'emporter dans son vent d'octobre.
Que je suis heureuse !
Je ne serai plus tourmentée par les souffles mauvais et les morsures du « vent humain ».
Un vent plus fort, mais beaucoup plus doux, va m'emporter très loin d'ici,
Vers la paix longtemps recherchée.
Mais ceci n'est qu'un rêve,
Un beau rêve, mais un rêve quand même
Qui ne fait que me bercer d'illusions (ô combien perdues !)
Et qu'empirer les choses.

15/10/71

Je me sentis soudain comme entourée d'étrangers.
Une vague de peur me submergea toute entière.
Des visages que j'avais connus auparavant, que je connaissais pourtant encore, mais qui n'étaient plus les mêmes.
J'étais comme sur une autre planète, une planète où les gens, sournoisement, frappent dans le dos.
Ma solitude me colla à la peau, cette solitude qui est toujours en moi.
Mais à ce moment, il me sembla qu'il n'y avait plus qu'elle qui existait.
Elle était si présente en moi, dans cette foule d'étrangers, qu'elle me glaça le c½ur et me paralysa toute entière pour ne laisser courir en moi que mille pensées diverses.
Car c'est cette solitude, à la fois tant recherchée et tant redoutée, qui m'a fait écrire de longues heures, autrefois, et en particulier dans les longues nuits où, en vain, j'essayais de trouver le sommeil pour me débarrasser de ces mêmes idées.
Je n'y suis, hélas (ou peut-être heureusement, car avec quoi vivrais-je, sinon !), jamais parvenue.
Toujours ces idées folles ont suivi leur cours infernal, m'enfermant toujours davantage dans mes rêves d'enfant.

21/10/71

Pourquoi suis-je en train de pleurer ?
Que signifient ces larmes inutiles ?
Je ne pleure pas seulement sur ma solitude.
Si ce n'était que ça ! Non.
C'est surtout à cause des autres, de leur cruauté, de leur implacable mépris.
Bien sûr, je pourrais dire, comme je l'ai dit tant de fois :
« Les autres, je m'en fiche ! »
Mais on ne se fiche jamais entièrement des autres.

***


Ils font tous semblant.
Ils ont peur de la vérité car ils ont peur de la souffrance.
Ils ne regardent jamais la vérité en face.
Ce sont des lâches.
Ils ne veulent pas la connaître car ils ont peur de la mort.

01/11/71

Les deux fleurs étoilées des montagnes du sud, pour mourir, se sont refermées.

***


Amis, ne riez pas !
Les simples d'esprit, comme vous les nommez, ont souvent dans le c½ur de belles choses qu'aucun de vous ne peut voir ni d'ailleurs ne pourrait comprendre.
Car vous êtes trop réalistes pour cela.
Vous avez été peu à peu conditionnés à la vie « civilisée », la vie mécanique.
Vous n'êtes plus que des automates, semblables à ces machines que vous avez construites, incapables de sentiment profond.
Les « pauvres » d'esprit sont plus riches que le plus riche d'entre vous.

11/11/71

Je voudrais tout recommencer
Recommencer mon enfance
Jours insouciants et bienheureux !

14/11/71

Rêves de sang
Sang d'hommes, de femmes et de bêtes
Pourquoi tout ce sang dans mes rêves ?

***


Le papillon, pour mourir, replie ses ailes
La fleur se referme en joignant ses pétales
Comme dans une prière
Et l'homme ferme les yeux.

***


Un soleil implacable a brûlé mes yeux et m'a plongée dans l'obscurité.
Mais cette lumière aveuglante, toujours présente et partout, me fait mal.

***


Pour aimer les hommes, il faut d'abord s'aimer soi-même.
Si cela est vrai, je ne m'aime pas. Alors, comment puis-je aimer les autres !
Je ne m'aime pas :
Je n'aime que mes pensées, mon ombre, le fantôme ou l'âme qui est en moi.
Et c'est là toute la différence.

***


La nuit est née en moi depuis longtemps déjà.
Nuit constellée d'étoiles
Nuit calme et paisible où l'âme repose
Nuit parfois tourmentée par les tourbillons
Et tempêtes du vent déchaîné
Vent qui hurle de colère ou gémit de douleur
Parmi les ombres fantasques
Dans la douce lueur de la lune.

14/12/71

Une cour triste et grise, une vaste cour plane,
Où mon âme, ou ce qui en reste,
Erre, erre sans but, sans fin,
Sans trouver de paix, de repos,
Ne serait-ce qu'un asile.
Mais nul n'est sensible au malheur d'autrui.
Nul ne voit.
Il n'y a plus de vent et les oiseaux sont morts.
Ils jonchent la terre,
La recouvrent d'un tapis sanglant
Mêlé de larmes amères.
Non contents de m'humilier,
Ils m'ont frappée et ont ri derrière moi.
Les gens se meuvent comme des bêtes qu'on parque.
Monde inextricable,
Inexplicable,
Plus que les lianes enchevêtrées,
Comme les langues de feu qui se tordent sans cesse
Et jamais ne sont semblables.
Tout est prison.
Là-bas, dans le lointain,
Derrière le rideau de brouillard,
Peut-être....
Non ! Le monde est partout pareil !
Les belles choses ne sont que dans l'imagination.
Rêves, pensées !
Est-il possible que vous existiez encore !
Ô fidèles amis ! Ne me laissez pas seule !
J'ai peur.

31/12/71

Ne vous occupez pas de moi.
Je ne mérite même pas vos regards,
Fussent-ils de mépris ou de haine.
Je suis comme une vieille qui se lamente sur son passé.
Mais la vieille pleure son passé mort,
Tandis que moi je pleure également l'avenir.
J'erre sans but, désemparée,
Et mon âme tourmentée par mille pensées
Cherche une lumière de vérité, une lueur d'espoir,
Dans les nuits sans lune.
On ne m'a pas tendu la main.
Les portes sont restées fermées.
Les gens ont ri de moi et m'ont jeté des pierres.
Le vent s'est fait plus fort et le froid plus cruel.
Les oiseaux se sont tus.
Les fleurs dans les jardins sont mortes doucement.
Les roses de Noël aux grands pétales blancs,
Derniers vestiges de la vie végétale,
Se sont couvertes de givre,
Devenant plus belles encore.
Je n'ai pas trouvé ce que je cherchais.
Mais sais-je moi-même ce que je cherche ?
La vérité ! L'amour ! L'amitié !
Je crois que c'est surtout la paix, et l'espoir.
Mais en quoi espérer puisque tout n'est que mensonge ?
Mon âme n'est plus occupée maintenant
Que de rêves, souvenirs et pensées folles,
Et mon c½ur rempli d'incertitude,
De désarroi et de solitude.

# Posté le mardi 19 décembre 2006 09:54

Modifié le lundi 27 août 2007 09:43

1972

1972
07/01/72

Ce garçon lui ressemble si étrangement.
En lui je revois John, dans le camp de Castellane.
Vacances déjà si lointaines !
Il a les mêmes yeux, le même visage enfantin.
Mais je n'ai pas le droit de l'aimer,
Car ce serait tricher, mentir.

***


C'était un asile de paix et de fraîcheur où je trouvais, le soir, à l'ombre des grands arbres -auxquels la lueur de la lune donnait des formes étranges,- le repos de l'âme et du corps nécessaire à l'inspiration profonde.
Parfois je restais là des heures à regarder la rivière entraînée par son courant vers de petites chutes.
Endroit si merveilleux qu'il est indescriptible aux hommes n'étant pas dans la même disposition d'esprit.
Nous nous étions baignées, Michèle et moi, dès les premiers jours de notre arrivée au camp, dans un vaste trou d'eau précédant une chute importante.
L'eau y était si glacée que nous n'y restions jamais très longtemps.
Mais nous jouissions, en outre, d'un espace assez vaste, étant donné que personne autre que nous n'avait le courage d'entrer dans cette eau glacée.
Nous nous étions peu à peu habituées à la basse température de l'eau, d'autant plus qu'elle était limpide, claire et brillante comme une « pierre précieuse ».
Hélas ! Nous nous aperçûmes bientôt que, peu à peu, la rivière était polluée. Ayant averti le gardien du camp, nous apprîmes que des eaux d'égout étaient déversées dans le courant.
Au bout de quelques jours, l'eau autrefois limpide était devenue sale et sentait mauvais. Et de plus, à sa surface flottaient, de temps à autre, des papiers et même des bouteilles de plastique que les campeurs avaient jetés.
Nous dûmes vite renoncer à nos baignades quotidiennes qui nous apportaient tant de joie.
Nous avons assisté, impuissantes, à la lente dégradation de cet endroit enchanteur.
Mais les dernières soirées passées sous tes grands arbres, dans la solitude la plus complète, avec seulement mes pensées et mes rêves, ô rivière mon amie, je ne les oublierai jamais.
Seuls les arbres qui te bordent ont gardé leur puissance et leur mystère. Mais jusqu'à quand ?

13/01/72

Les gens n'aiment pas les cimetières.
Même mes amies ne veulent pas y rentrer visiter les morts.
On croirait qu'elles ont peur.
Auraient-ils tous peur de la mort à ce point ?
Il est pourtant des tombes si belles !
J'en ai vu même de toutes simples, ornées uniquement d'une croix et d'une rose finement gravées dans le marbre de jais.
Tout, en cet endroit, respire la paix, le repos.
On y trouve une solitude profonde et un silence presque matériel, plus accentué encore par le pépiement des oiseaux qui, voletant çà et là, ramassent quelques graines ou miettes perdues.
C'est comme un monde nouveau, étrange, dans lequel on trouve mille autres sens différents à la vie.

16/01/72

Heureux les incompris car il seront élevés à la droite de Dieu.
Heureux ceux qui espèrent car ils verront leurs rêves se réaliser.
Heureux ceux qui ont pleuré de ne pouvoir monter à cheval car leur désir sera exaucé : ils vivront leur vie éternelle auprès des bêtes leurs amies et pourront faire chaque jour de longues randonnées à cheval, à l'abri de forêts merveilleuses, ou sur la lande verte, ou sur une plage déserte.
Heureux les délaissés car il rencontreront l'amour.
Mon dieu, pardonnez-moi de faire souffrir votre fils. Il a déjà tant souffert pour nous tous, et moi ingrate que je suis, je le fais souffrir davantage encore. Je suis injuste envers vous. Jésus, pardonnez-moi : je n'ai plus la foi de mon enfance. Je ne sais plus dire les belles prières qui vous plaisaient tant. Vous en souvenez-vous ? Après avoir dit, le soir, les prières quotidiennes, je vous confiais, comme à un ami, toutes mes peines, et tout ce que je pensais. Après cette prière qui durait souvent fort longtemps dans la nuit, je m'endormais, heureuse, en paix avec Dieu et avec moi-même.
Seigneur, je vous remercie de m'avoir fait la grâce, aujourd'hui, de penser à vous et de me repentir au fond de mon c½ur, après un si grand silence de votre part, mais je dois l'avouer, de ma part aussi, hélas !
La société mauvaise des hommes est en train de détruire mon âme.
Jésus, aidez-moi à lui résister ! Je suis si seule et si faible sans vous. Restez mon ami comme autrefois !

02/02/72

Ô Nuit tourmentée par le vent sauvage, amie de mes sombres pensées !
Ô Solitude, douce amie, compagne de mon enfance tant regrettée !
Je suis née par une nuit d'orage sous le signe de la lune,
Ame rêveuse, douce, romantique qui m'accompagne désormais.
Amie, tu te fais rare ! Que t'est-il arrivé ?
Les hommes t'ont-ils reniée au point que tu ne paraisses plus
Et que tu m'abandonnes, toi aussi ?
Douce compagne de mes jours autrefois insouciants !


03/02/72

J'ai assisté au bonheur des autres,
À leur malheur et leur angoisse
Et chaque fois je suis restée seule.
J'ai partagé leurs joies, leurs peines
Et chaque fois je suis restée seule.
Seule ! Sans autres amis
Que le vent et la nuit.

12/02/72

J'ai fait, cette nuit, un rêve à la fois étrange et merveilleux.
J'ai rêvé cette nuit que, lasse de la vie, je me jetais du haut de rochers abrupts pour me noyer.
Mais quelqu'un m'a retenue au moment où, déjà presque libre et l'âme en paix, je sombrais dans les eaux profondes d'une mer inconnue.
Et puis je me suis retrouvée, toujours en vie, chez des anciens amis de mes parents, une famille Franco-Italienne.
Un garçon, un inconnu aux cheveux longs, est arrivé, une guitare sur l'épaule. Il chantait de douces mélodies, des chansons merveilleuses, en s'accompagnant de sa guitare.
Et puis je crois qu'il est reparti, me laissant plus seule que jamais avec mes rêves et mes pensées folles.

18/02/72

Un brin d'herbe séché,
Une fleur oubliée,
Un colchique et une perce-neige,
Une feuille d'automne
Déchirée par le temps,
Autant de vestiges,
Autant de souvenirs,
Et de pensées qui me hantent.


23/02/72

Qui es-tu ?
Je ne sais.
Je ne suis d'aucun monde.
Je suis le passé car j'ai peur du présent et plus encore du futur.
Non seulement j'en ai peur, je le redoute, car je crois à certaines choses qui ne sont écrites que dans les livres de Science Fiction.
Je crois au déroulement inévitable et implacable de maux innombrables sur notre planète mère... dans le futur
Futur déjà presque présent.
Qui je suis ? On m'a affublée de tant de noms déjà ! Cheval, tigresse, taupe, vieille chouette, et j'en passe !
N'importe ! Ces mots ne veulent rien dire. Ce ne sont que des mots, comme ceux que j'écris. Ils ne me font plus mal maintenant. Ou s'ils me font souffrir, j'y reste indifférente. Et ils me font penser aux bêtes qui portent ces noms dont on m'affuble et qui sont mes amies.
Qu'en penses-tu, toi, ô Sage de tous les temps ?

***


Je voudrais être un oiseau pour m'enivrer de l'espace infini.
« Tu serais bien vulnérable ! », me diras-tu.
Vulnérable ! Ne le suis-je déjà pas parmi « les miens », cette race appelée « hommes » ?

05/03/72

Il y a ceux qui sont cruels et s'en vantent ouvertement.
Il y a ceux qui frappent dans le dos.
Il y a ceux qui, à l'origine, étaient bons, et deviennent cruels au contact de la société « humaine ».

19/03/72

Il n'y a rien de pire qu'un homme qui rentre chez lui de bonne humeur et qui se fait engueuler par sa femme et devient ainsi de mauvaise humeur.
Et il n'y a rien de plus « con » que les scènes de ménage.

***


J'ai retrouvé dans un tiroir la bague au gros « diamant » vert, et avec elle une tête de cheval que j'avais modelée, un soir d'été, dans de la terre du jardin. Longtemps je l'avais cherchée en vain. Je la retrouve enfin, intacte.

24/03/72

Je suis le parasite universel.
Je suis l'inconsolée toujours en pleurs qui se lamente sur le triste sort des hommes souvent, sur le sien toujours.
Je suis l'éternelle répudiée des joies et des plaisirs mais surtout de l'amitié.
Jamais je ne m'attache car je ne sais pas aimer. Je ne sais plus aimer.
Je suis une âme perdue qui n'a pour seules compagnes que solitude et tristesse, et qui erre dans la peur, dans un monde effrayant qu'est celui des hommes.
Je suis une âme qui recherche en ce monde la vérité peut-être, et la raison de son existence, de sa vie sur cette terre.
Je suis une âme seule qui a besoin d'amour ou de simple amitié.

***


Il vaut mieux être mort qu'infirme.
Opinion discutable et résolvable suivant l'angle de vue sous lequel on se place !

07/04/72

Ce rêve !... je me souviens.
Souvent je l'ai refait durant mon enfance. Toujours le même.
Non ! Pas un rêve.
Plutôt une sorte d'angoisse. Une sourde angoisse.
Devant moi se déroulait une route droite, lisse, dont on ne voyait pas la fin.
Non ! Pas une route.
Au fond, je n'ai jamais su définir ce que c'était, bien que je l'aie vu si souvent, si longtemps.
Toutes les nuits, c'était la même chose. Et chaque fois, à mon réveil, je me demandais ce que c'était.
Peut-être un tunnel.
Un tunnel obscur.
Il me semblait que j'étais paralysée, prisonnière dans cette vision étrange.
Cette route sombre, d'une rigidité inexplicable se déroulait devant mes yeux à une vitesse de plus en plus grande et m'inspirait une terreur incompréhensible.
Etait-ce un signe du destin qui voulait ainsi me prédire ce que serait ma vie ? Je ne sais.
Si j'étais superstitieuse, je le croirais volontiers.
Mais je ne crois plus en rien, même plus aux superstitions.

30/04/72

J'ai remarqué, hier, en cherchant de vieux cahiers dans les affaires de ma s½ur, des mots écrits par elle.
Ces mots, j'ai été surprise et presque effrayée en les voyant.... Et dans un de ses poèmes, des phrases qui trahissent le même état d'esprit que le mien lorsque j'écris....
Je suis presque terrifiée de constater que j'écris les mêmes choses que ma s½ur. Elle en poèmes, et moi en prose.

Durant la nuit du 28 au 29, j'ai rêvé que je pleurais. Je me suis réveillée en larmes.
Le soir même, le samedi 29, je piquais une crise de nerfs au dortoir ; je ne pouvais m'arrêter de pleurer.
Ce soir encore j'ai pleuré. Et Michèle est montée dans sa chambre sans manger. Je l'ai entendue hurler : elle avait une crise.
J'ai entendu Grand-Père, dehors, dire qu'il souhaitait crever au plus vite.
J'ai pensé à toi, Claudy, et aussi à Odile, et aux autres filles du lycée. Tu es une fille épatante, Claudy. Tu es venue me consoler, me parler, alors que je pleurais. Tu m'as parlé comme une s½ur.
Tu m'as demandé ce 29 au soir, au dortoir, si je préférais être chez moi ou au lycée. J'ai dit : « je ne sais pas ». Mais maintenant je peux répondre : je préfère vivre au lycée que chez moi.
Je n'ai jamais eu autant besoin d'amis que cette année.
Je n'ai jamais ressenti un aussi grand besoin d'amitié.

09/05/72

Les gens se croisent dans les rues sans se parler. Ils font des gestes de tous les jours, mécaniques. On dirait des robots bien appris qui exécutent des ordres donnés par un être invisible.
Lorsque je croise le regard de l'un d'eux, je n'y vois aucune lueur de bonheur. C'est un regard fixe, froid, vide de toute lumière d'intérêt. Et j'éprouve alors une sourde inquiétude, une profonde angoisse.
Je pense à l'avenir et j'ai peur...
Je pense à ces robots que l'on a commencé à construire en Amérique pour qu'ils remplacent les ouvriers dans le travail à la chaîne. Je vois la vitesse abrutissante augmenter chaque jour. Je contemple les visages de ces hommes, victimes du machinisme et du capitalisme. J'entends chaque jour à la radio les cris de haine et de révolte de ceux qui ne sont pas encore prisonniers dans l'engrenage de la vie active et qui comprennent...
Je pense à l'avenir et j'ai peur...

19/05/72

J'ai trouvé un merveilleux remède à l'ennui : le travail. Le travail à en crever !

21/05/72

Aujourd'hui encore !!!
J'ai maintenant peur de rentrer le samedi midi et j'aspire à retourner au lycée au plus vite.
Les repas en famille sont un vrai supplice ! Une dispute aujourd'hui encore entre Michèle et les parents. Elle est montée une fois de plus sans manger. Encore une fois je n'ai pu retenir mes larmes et, les yeux brûlés de sel, je me suis enfuie dehors.

22/05/72

Ce qui fait le charme des villes, ce sont les amis.
Ce qui fait le charme de la campagne, c'est tout le reste : solitude, paix, douceur de la nature, repos, parfums des arbres en fleurs, chant des oiseaux et mille bruits d'insectes et de milliers de bêtes insoupçonnées dans les herbes qui bruissent de vie.

25/05/72

Soleil brillant sur ciel noir.

26/05/72

Je voudrais mourir pour ne plus les voir, ne plus les entendre, tellement j'ai honte.
La honte ronge comme le temps, lentement mais toujours davantage.
Retourner dans ce néant d'où je viens, n'être plus rien,
Ou bien une feuille morte qu'un souffle de vent traîne sur la terre et que les gens piétinent,
Ou bien une étoile lointaine pour éprouver mon masochisme de femme et consumer mon corps durant des millénaires.
Oh ! Réincarnations, existez-vous vraiment ou êtes-vous mensonge ? Je blasphème peut-être.
Craintes et bonheur illusoires des croyances inculquées par des générations entières !
Vérité ! Ne serais-tu qu'un songe ? Qu'est-ce que l'homme, après tout ?
J'ai cru, je n'espère plus.
Où est la vérité et quelle sera ma vie ?
Je suis au seuil de la vie des hommes, au centre de mille possibilités différentes et contradictoires, comme en un labyrinthe, indécise, ne sachant quelle voie choisir.
Et si je m'étais trompée !
Le bonheur d'une vie ne repose-t-il donc que sur une seule décision antérieure, une décision d'enfant ?
Oh Tourments de l'incertitude et du doute !


La science des hommes ne dira pas tous les secrets de la vie.
La science deviendra un monstre doté d'intelligence... mais non pas de sagesse !

27/05/72

J'ai encore, cette nuit,
Versé des larmes dans mes rêves.
Oh ! Nuit de vent et d'épouvante !
Longue nuit blanche !
Nuit de larmes et d'angoisse !


29/05/72

« On ne m'a pas appris à vivre », m'a dit Michèle. Cette vérité a longtemps résonné dans ma tête. C'est là la vraie réponse à ce grand drame de famille où incompréhension se mêle à conflit et disputes, et s'ensuivent les crises de larmes.
À moi non plus on ne m'a pas appris à vivre. Mais les conséquences de cet oubli, nos actes, notre manière de vivre ont fait que nous avons suivi une voie différente.
Michèle s'est jetée à corps perdu dans l'amour, ou ce qu'elle croyait être l'amour. Sa beauté lui a apporté beaucoup de flirts et beaucoup d'amis, mais aussi des ennemis : les grandes personnes.
Moi, par contre, je me suis retranchée dans une solitude effrayante. Mes complexes m'ont attiré beaucoup de mépris et de surnoms ridicules. Les grandes personnes me considèrent comme une petite fille bien sage, tandis que les jeunes de mon âge se moquent de mon inexpérience et jouent un jeu cruel.
Toutes deux nous sommes différentes mais toutes deux nous écrivons les mêmes choses.

03/06/72

De ma chambre, je ne pouvais voir, par la fenêtre ouverte, qu'un grand morceau de ciel bleu. Mais cela suffisait à mon bonheur. Bonheur simple que de respirer de l'air pur et d'entendre les cris innombrables d'oiseaux. Sur le toit du bâtiment voisin, juste en face de ma fenêtre, est venu se poser un oiseau appelé étourneau. Il semblait appeler un de ses frères ailés, peut-être une compagne. De sa gorge sortait une grande variété de cris avec une prédominance de l'aigu. Et ses ailes, battant ou se déployant brusquement en un large éventail, émettaient des sons rauques. Comme pour se faire remarquer davantage, il courbait de temps à autre sa tête en de gracieuses salutations ou levait son bec fin vers le ciel, semblant être plongé soudain dans une sorte d'extase.
Ce spectacle, pourtant l'un des plus familiers de la nature, m'a fait pleurer de joie. J'ai pensé que plus tard je n'aurai peut-être plus l'occasion d'assister à pareil spectacle, et que ceux qui viendront ne pourront le connaître. Et cela m'a remplie d'effroi et d'inquiétude.
J'ai pensé à la vie trépidante des villes et au désintéressement total, au mépris des gens pour les bêtes.
J'ai revu ce chien qui, heurté par une voiture, s'enfuyait en hurlant et en se tordant de douleur, puis, réfugié dans un coin, léchait ses blessures en geignant doucement.

***


Mes parents croient que la mort de Mémère ne m'a rien fait. Mais ils se trompent car cette mort m'a profondément bouleversée. Mes parents croient que je n'ai pas pleuré, que je ne pleure pas celle qui a disparu, celle que j'aimais et que j'aime toujours. Mais ils se trompent car j'ai pleuré sans qu'ils le voient et pleure encore bien souvent en pensant à elle.
Et maintenant, quand je regarde le soleil ou la neige, l'été ou l'hiver, quand je regarde le jardin de ma grand-mère, je me souviens des jours heureux de mon enfance, des jeux que nous inventions, Michèle et moi, des rires et des confidences, et jusqu'aux « mots croisés » que nous faisions ensemble ; je me souviens des jours heureux vécus ensemble et je pleure. Je pense à mille choses qui me reviennent d'un seul coup et qui défilent devant mes yeux : ce sont des joies de mon enfance, c'est le soleil de mon enfance qui revient en moi, ce sont des souvenirs qui me rendent heureuse et malheureuse à la fois. Mais maintenant que Mémère est partie, je crois et je suis sûre que je ne l'ai pas assez aidée à mille petites besognes, à toutes sortes de petits travaux que j'aurais pu faire. Hélas ! Tous mes regrets ne feront pas revenir la chère disparue, ni les jours heureux et insouciants de mon enfance vécus avec elle. Oh ! Mémère ! Si tu puis m'entendre et me voir, ne m'abandonne pas ! Ma chère grand-mère ! Pourras-tu jamais me pardonner, ainsi qu'à Michèle ? Je t'en supplie, pardonne-moi, vois le désespoir de mon âme et vois tous mes regrets. Ne m'abandonne pas ! Je n'oublierai jamais, crois-moi, toutes tes bontés et les jours merveilleux vécus ensemble. Je n'oublierai jamais tout le mal que j'ai fait à toi et à tous les autres. Mais bien que je sois impardonnable et que j'aie été bien ingrate, je te supplie une fois de plus de me pardonner.

04/06/72

Tu n'aurais pas dû mourir maintenant.
Tu étais ma seule vraie amie et je ne le savais pas.
Je me souviens des jours heureux et je pleure.
Je me souviens :
Tu étais notre amie à Michèle et à moi,
Souvent notre complice.
Tu aurais pu me conseiller, m'aider.
Me voilà seule à présent.
Seule avec mes rêves et mes espoirs déchus.
Seule avec cette peur qui me tenaille le ventre.


09/06/72

Boucher ! Dentiste, tu es un boucher !
Tu as usé l'émail de mes dents avec tes roulettes d'acier qui tournent,
Tu as creusé dans l'ivoire de mes dents avec tes instruments qui bourdonnent,
Tu as fouillé dans la chair de mes dents à la recherche du nerf,
Et, triomphant,
Tu m'as arraché des larmes de fiel en piquant tes aiguilles d'acier dans le nerf à vif.
.... Et maintenant cette douleur !...
Non lancinante, mais sourde !
Sourde et continue.
Interminable... comme un poison lent.

12/06/72

Ce n'est plus seulement de l'incompréhension, c'est de la haine : une haine aveugle entre tous les membres de la famille.
J'ai pensé à une chose : me suicider juste avant l'examen de Français et par la même occasion avant la visite chez le dentiste. Mais si ça ratait comme c'est arrivé à Michèle ? Il est si difficile de se tuer avec des médicaments ! Et puis d'ailleurs ça n'arrangerait rien. Au contraire ! Alors que faire ? Quand donc viendra ma délivrance ?
Plus je réfléchis, plus je cherche et moins je comprends. Vie, tu es idiote, ridicule, absurde ! Tu es dépourvue de tout sens, de toute raison valable d'être.
« Spiders are in my head, in my soul, and my mind is in the fog, and I know nothing. NOTHING ! I know no longer something. »

14/06/72

Décrépitude de l'espèce humaine !
Bêtes abruties en servage !
Fantômes que vous êtes,
Automates conditionnés et bien appris
Qui attendez, bêtes de somme,
Ou courez, paniqués,
Dans ces grandes maisons
Formées de longs couloirs
Et d'escaliers sans fin,
Maisons sans fenêtres,
Et où les dizaines de portes
S'ouvrent sur des bureaux étouffants
Où travaillent, autres bêtes,
Les secrétaires.


01/07/72

Je veux crever.
Comment ? Je m'en fous !
De n'importe quoi.
Mais je veux crever !

***


La vie (celle qu'en font la majorité des gens, donc les bourgeois) n'est qu'un tissu de mensonges. La vie est une grande salope !
À mort les bourgeois endurcis qui ne sont que des pauvres types incapables de se gouverner eux-mêmes, incapables d'agir par eux-mêmes, et même de penser. Incapables de VIVRE.

***


Jours tristes, gris et monotones s'écoulent avec une lenteur exaspérante.
Et seuls l'ennui et le mal du pays, tristes compagnons d'infortune, hantent mon esprit et peuplent mon cerveau de toiles d'araignées.

***


J'aimerais dessiner une statue du Sacré-C½ur dans une de ces églises d'ici-bas où Jésus offre son c½ur aux hommes. De son visage émane une étrange et douce lumière. Ses traits si purs et son attitude si belle m'ont souvent bouleversée et plongée dans le ravissement et l'extase.

***

Des roses de pourpre couvriront ma tombe.
Le vent dispersera leurs gouttes de sang.
Le vent pourra gémir dans les branches des arbres,
Les arbres pourront mourir et les bêtes se taire,
Les ruisseaux et les mers, et puis l'air et la terre
Pourront se polluer,
Les hommes s'entretuer s'il en existe encore,
Je ne verrai plus rien, je n'entendrai plus rien.
Pour moi l'air sera pur,
Les mers seront les reines et les bêtes vivront.
Enfin je serai libre.
Oui je serai libre... quand je serai morte.


03/07/72

De curieux nuages blancs
Dans la vaste coupe du ciel d'azur
S'effilochent en longs filaments blancs
Comme une longue chevelure ondulante.


08/07/72

Trouver l'oubli dans les profondeurs d'un océan ou dans la contemplation des étoiles, le soir.
C'est comme une flèche de feu qui traversa le néant, le silence de mon esprit.
Je l'ai enfin trouvé, ce que je cherche : l'Oubli. Voici le mot clé qui ouvre les portes restées fermées de mon esprit, qui explique cette angoisse, cette peur. Je cherche l'oubli !
Je l'ai longtemps cherché et je le cherche encore. J'ai cru parfois l'avoir trouvé quand, l'âme vide de toute pensée, je contemplais les vagues se déchirant contre les rochers, ou lorsque, les yeux brûlés, je fixais le soleil de midi, ou encore quand, la nuit tombée, j'écoutais le silence de la froide lumière des étoiles.
Oui, j'ai cru l'avoir trouvé mais ce n'était qu'un songe, un rare et bref instant d'une illusion de plus.

09/07/72

Je connais des gosses de pauvres qui ont le regard pur et dont les gestes et les paroles ne sont que douceur et compréhension.
Je connais des gosses de riches qui nagent dans l'aisance, dont le rire est moqueur et dont les gestes et les paroles expriment une cruauté d'autant plus grande qu'elle est inconsciente.

12/07/72

Laissez-moi.
Je veux rester seule.
Laissez-moi seule avec mes larmes.
Laissez-moi crier, crier de haine ou de douleur, que vous importe !
Vous ne comprenez pas.
Allez-vous-en ! Laissez-moi seule.
Vous me faites horreur et vous me faites peur.
Vous êtes comme les mouches qui ne cessent de harceler leur victime et mangent leur proie peu à peu.
Pourquoi me tourmentez-vous ?
Mais laissez-moi seule ! Vous me tuez !
Je ne veux plus vous voir, encore moins vous entendre.
Que vous ai-je donc fait pour me torturer ainsi ?

Non ! Par pitié !
Ne claquez plus les portes !
Ne criez plus ainsi à longueur de journées !
Ca me fait trop mal maintenant.
Je ne peux plus le supporter !


17/07/72

Proisy – Fête – Amour.

27/07/72

Le grand silence.
Le néant.
Mes amies sont muettes
Et mon Ami ne m'écrit pas.

28/07/72

Il pleut.
Les yeux remplis de larmes,
La tête vide,
L'âme obscure pareille à ces nuages,
À ce ciel éternellement gris,
Je cherche en vain un rai de soleil qui n'existe pas,
Je cherche une raison d'espérer,
De croire en quelque chose.
Mais le ciel s'entête à ne vouloir changer
Et mon âme s'enlise....
Il pleut.


29/07/72

Un fétiche était pendu à ton cou.
Ce fétiche, tu me l'as donné.
Il est ici maintenant,
Souvenir d'un jour de fête
Où j'ai connu l'amour.

31/07/72

Je voudrais partir seule, sans autres bagages que mes idées, et marcher tout le long des chemins avec pour compagnons le soleil et le vent, et pour guide l'étoile du berger.
J'emporterai avec moi ce carnet rouge et un crayon pour écrire.
Je marcherai tout le long du jour en cueillant les baies des haies pour calmer ma faim.
Quand je serai fatiguée, je m'adosserai contre un arbre et je m'endormirai.

04/08/72

Retour de Rotterdam.
J'aurais voulu pouvoir rester des heures à contempler la mer, sur ce bateau, dans le grand vent glacé du nord, le visage mouillé des embruns de la mer.
Je voudrais, comme Chateaubriand, que ma tombe se dresse, solitaire, face à la mer, pour que mon fantôme puisse à loisir passer sa vie à rêver devant les vagues déchaînées.

09/08/72 - Retour de Thoiry.

Regarde, ami, comme le monde est beau, le soir.
Regarde le ciel au crépuscule.
Ecoute le silence qui se pose sur nous, tel un oiseau de paix.
Il nous dit plus de choses que ne le ferait un homme avec des mots.
Il parle en nos pensées, en nos rêves.
Regarde l'occident.
Le soleil s'est couché dans son lit sanglant, brûlant d'une fièvre inconnue, et bientôt a sombré dans un autre monde.


14/08/72

Qui donc es-tu, toi qui gouvernes mes pensées avec tant d'anarchie ? Ne peux-tu me laisser en paix ! Je ne veux rien autre que dormir. Dormir ! Sais-tu ce que cela signifie ? Non, tu ne connais sans doute pas ce repos. Tu ne dois en connaître aucun, d'ailleurs. Ne vois-tu pas que tu me fais souffrir ! Laisse donc mes pensées dormir ! Quand daigneras-tu me laisser trouver le repos ? Je ne veux plus penser à toutes ces choses, à tous ces êtres. Maître de mon subconscient, n'as-tu jamais connu la paix ? Laisse mon âme se plonger dans ces douces ténèbres du néant où elle voudrait retourner à jamais. Pourquoi choisis-tu toujours la nuit pour venir me tourmenter ? Je ne veux plus penser. Je veux DORMIR.

18/08/72 - Lendemain du retour de Michèle de Paris.

Elle a beaucoup changé pendant son séjour chez Philippe. Elle m'a parlé avec un esprit différent, tourné résolument vers le futur avec confiance cette fois.
J'avais l'impression d'être une petite fille écoutant les conseils d'une grande personne.
Mais j'avais oublié une chose : elle, est peut-être changée, mais les parents ne le sont pas. J'étais dans le jardin quand je les ai entendus une fois de plus se disputer. J'ai entendu Michèle crier. C'est déjà sa première crise depuis qu'elle est rentrée hier.

Elle me disait ce matin : « ça a dû te faire mal d'assister à toutes ces disputes ! ». Hélas ! Le plus malheureux, c'est qu'elle est la seule dans la famille à s'en être rendu compte.

***


« Pourquoi es-tu si triste ? », me disait-il. Il n'a pas compris et il est parti.

***

Vivre en famille en parfaite entente,
Ça doit être beau !
Vivre sans pleurs, sans disputes ni cris,
Ça doit être bon et chaud !
Etre en famille, entre amis....
....Entre amis....


27/08/72

Dieu s'est-il suicidé ?
À moins bien sûr -autre hypothèse- qu'il n'ait jamais existé !
Il ne peut être que mort ou mourant à moins qu'il ne soit en pleine crise de désespoir.

29/08/72

Les bêtes font moins d'histoires que les hommes pour mourir.
Les bêtes souffrent en silence et meurent sans jeter un cri (et leur mort est gratuite). Le seul prix de leur mort sont les fleurs de leurs amis.
Un homme est mort ! Ses amis, en plus de leur souffrance, doivent payer un 2ème prix : l'argent.

***


Tu ne verras pas les larmes de mes yeux
Car je les cacherai dans l'obscurité complice de la nuit.
Tu ne verras pas les larmes de mon c½ur
Car tes yeux sont aveugles.
Seuls mes amis les plus simples savent.

***


Petite fille perdue dans le brouillard de la vie,
Jamais tu ne connaîtras la paix.
Personne ne viendra te consoler et essuyer tes pleurs
Car nul ne sait les mots.

***


J'ai dans la tête un grand chant immensément triste
Qui s'amplifie à mesure que tombe la nuit,
Et comme un cri étouffé, ne parvient à s'exprimer.
« Poète, reprend ta plume et écris pour moi ce chant là ! »

***


Il n'est pas besoin de verser le sang pour faire souffrir. Les souffrances morales sont beaucoup plus grandes que les souffrances physiques, car elles sont plus sourdes et plus longues et ne s'expriment que par les pensées et non les paroles.

***


Dans ma tête se bousculent des bribes de phrases incohérentes, des mots pourtant lourds de signification qui ne peuvent exprimer que la folie : « souffrance, nuit, larmes, sang, peur, brouillard, mort, vent, automne, angoisse ».

***


L'oiseau s'est abattu sur la route inondée de soleil.
La tête levée vers le ciel,
Ses grands yeux étonnés humides de douleur,
L'oiseau est mort sans connaître les raisons de sa mort.
L'oiseau est mort sans comprendre.

30/08/72

Soleil tu viens trop tard pour sécher mes larmes.
Il n'est plus temps désormais.

31/08/72

Savais-tu que les bêtes veillent les morts même quand ceux-ci ne sont pas leurs parents !

04/09/72

Comme dans le rêve de cette nuit, il me prendra par la main et marchera avec moi sur le sentier tortueux et semé d'embûches multiples qui monte, monte à travers les rochers. Et il m'empêchera de tomber dans le gouffre qui longe le chemin. Alors j'aurai confiance et je serai en paix.

05/09/72

Dans ma chambre est un objet que j'aime beaucoup : un couvre-lit couvert de taches qui sont autant de larmes versées jusqu'à ce jour.

24/09/72

Un chien-loup prétendu méchant qui s'est laissé caresser et m'a léché la main sous le regard ébahi de son maître et inquiet de mes parents. Je crois qu'il s'appelait Jim...
Un enfant blond nommé David qui aimait à venir près de moi et a eu l'étrange pouvoir de réchauffer mon c½ur.
Journée mémorable car presque paradisiaque.

04/10/72

Soleil d'automne, soleil froid, soleil glacé, soleil aveugle.
Des gens sont là rassemblés dans un nuage de poussière,
Fumées de cigarettes, brouillard laiteux, cristaux de glace figée.
Brume d'automne s'étend partout.
Les arbres pleurent : larmes de sang et d'or mêlé,
Larmes moirées, larmes changeantes.
Et je sens comme un grand vide impossible à définir,
Un grand trou noir béant dans lequel quelque chose en moi,
Mon corps, mon c½ur ou mon esprit semble vouloir glisser,
Tout doucement, sans faire de bruit,
Comme une larme sur la joue d'un enfant.


13/10/72

J'ai essayé d'être heureuse,
J'ai fait semblant de rire alors que mon c½ur pleurait.
J'ai essayé de vivre comme vivent les autres,
Mais je n'y suis pas arrivée.

18/10/72

L'eau était grise, couleur terre, comme boue, au bord de la fête.
Triste et grise comme l'eau des étangs qui brillent sous le regard ironique du soleil.
Longtemps je t'ai cherché.
En vain.
Longtemps j'ai erré comme une âme en peine par les chemins boueux bordés d'épines rouges et de gouffres profonds.
Longtemps je t'ai cherché.
J'ai cru t'avoir trouvé.
Ce n'était qu'un mirage, une image qui fuit en cachant son visage.
Je ne t'ai pas trouvé.
Amertume, tristesse qui êtes dans mon c½ur, cachez-vous.
Nul ne doit vous voir, nul ne doit savoir la cause de mes pleurs.
Un jour j'irai là-bas.
Lasse d'errer sur terre à la recherche d'un bonheur inexistant, impossible,
Je te chercherai plus loin, beaucoup plus loin....
Dans l'eau des étangs....

22/10/72

Souvent je me suis perdue dans les chemins obscurs et bizarres de la vie.
Mais jamais personne ne m'est venu en aide.
Les gens passaient, indifférents, et répondaient à mes questions de manière évasive.

08/11/72

On a confiance en un être, homme, femme, enfant, qu'importe ! On l'estime, on l'aime.... et vient un jour où l'on s'aperçoit que cet être est un monstre qui ne cherche qu'à vous nuire, vous humilier, vous écraser, vous bafouer, vous torturer.... vous tuer.
L'un, travaillant dans l'ombre, le fera en silence, mais soigneusement.
L'autre laissera éclater tout d'un coup sa haine, brutalement, comme une vitre qui se brise.

***


Il faut remercier quand on est frappé,
Il faut pardonner quand on est insulté,
Ne jamais pleurer quand on est tombé,
Etre toujours joyeux, faire semblant d'être heureux
Et rire, rire quand on voudrait pleurer,
Quand on voudrait crier de rage, de douleur,
Quand on voudrait courir très loin et se cacher
Et se précipiter dans un autre abîme
Pour échapper à celui dans lequel on se trouve.
Etre heureux quand on est malheureux,
Aimer la vie quand on la déteste.
En un mot, tricher, mentir,
Garder ses sentiments prisonniers dans son c½ur.
Voilà la loi de la vie humaine.

15/11/72

Il me faudra longtemps avant que je comprenne que tous les chemins sont les mêmes.
Mensonge ! Mensonge, que toute cette vie absurde, toute cette boue où chacun piétine les uns sur les autres, où tout le monde se suicide, chacun à sa façon.
Je me croyais immunisée contre cette souffrance morbide, mais la voilà qui revient aujourd'hui rouvrir avec ses crocs, ses griffes, les meurtrissures de mon c½ur.
La voilà qui revient se plonger toute entière dans la plaie chaude rouverte.
Et cette présence pèse comme du plomb dans mon c½ur qui semble comprimé, enserré dans un étau.

16/11/72

Devant moi, tout un rang vide. Comme une bête pestiférée....

23/11/72

« Qu'est-ce que tu fous ici dans un lycée technique ? Pourquoi tu ne suis pas des cours de dessin d'art ? ». Voilà le genre de questions que me posent beaucoup de gens.
Je sais, j'ai raté ma vie et c'est pour çà que j'en ai peur. Des idées bizarres me viennent à la pensée de ce que j'aurais pu être ce jour même, cet instant même où je me trouve entre quatre murs.
Je n'aurais pas connu ces garçons aux moqueries ironiques et méprisantes, et ces filles « con » qui rient à tout moment et se fardent et parlent, parlent.
Je ne monterais pas, peut-être, ces 80 marches des 4 étages le matin, le midi, le soir, ce qui fait 480 marches minimum dans une journée.
Je ne ferais pas partie de ces filles, de ces troupeaux humains qui attendent, bien conditionnés et obéissants, l'heure de la curée, le matin, le midi, le soir.
Je ne verrais pas, tout au long des journées, cette longue étendue de macadam et ces hauts bâtiments de béton que l'on nomme H.L.M et qui encerclent cet autre bâtiment qu'on appelle L.T.E. et où je suis actuellement.
Je ne connaîtrais pas Patrice... et ces quelques amies : Ghislaine, Josiane, Nanard, Joëlle aussi que je crois comprendre au fond, compagnes des jours moroses.

31/12/72

Je me suis enfuie de la maison de terreur où ne sont qu'orages tumultueux et fontaines en permanence. Et j'ai été dans le jardin, là-bas tout au bout où règnent les arbres, pour trouver un peu de paix. Les pieds dans l'herbe gelée, la tête contre l'arbre, je suis restée debout en fermant fort les yeux, debout comme dorment les chevaux. Et j'ai pensé qu'aujourd'hui c'est Dimanche, j'ai pensé aux parents qui souffrent, renfermés dans leur douleur, et de ce fait devenus incapables de communiquer avec Michèle. D'où ces longues et éternelles disputes entre eux, les répliques des parents n'ayant souvent aucun rapport avec le problème posé, mais ressassant plutôt des peines antérieures. J'ai pensé.... Mais à quoi bon ! Si j'ai pleuré ce jour-là, je ne l'ai pas fait exprès. Si j'ai pleuré, ce n'est pas pour ces perpétuels problèmes de famille. Non, si des larmes m'ont échappé, c'est d'avoir pensé à Patrice... peut-être aussi à J.M.

# Posté le mardi 19 décembre 2006 14:57

Modifié le samedi 14 juillet 2007 18:01